Humainement, on peut comprendre le besoin de prise de recul et de silence médiatique d'Eva Joly. On n'est pas des machines et la présidentielle est un truc de cinglés. Du recul, oui... Mais en pleine tourmente, quand des décisions cruciales doivent être prises ? Est ce "prendre de la hauteur", comme elle le dit ? Je sais pas, c'est quand même une situation bien curieuse, que celle d'une candidate à la présidentielle qui ne vient pas écouter (au moins écouter, juste ça) les militants du parti qui portent sa campagne sur un sujet aussi important que l'accord passé avec le PS. Le conseil fédéral d'Europe Écologie Les Verts (EELV) auquel Eva Joly n'est pas aujourd'hui, est considéré par EELV comme le "parlement" du mouvement. Un lieu d'expression démocratique des différentes sensibilités. L'occasion normalement de prendre le pouls et de savoir ce que pensent les militants de la situation. Bon, j'imagine que quelqu'un lui racontera.

Tactiquement, cyniquement même, j'avoue que je ne comprends pas qu'EELV soit allé négocier avec le PS, surtout quand les sondages mettent Eva Joly à 4%... Où était l'urgence de négocier avant le premier tour ? Je ne sais pas si il y a beaucoup de syndicalistes dans les rangs, mais pour négocier en général la base c'est d'avoir un rapport de forces un peu favorable. Et un rapport de forces, en la matière, il se gagne en faisant campagne et en allant convaincre les électeurs de la pertinence de son projet ! Là, face à un François Hollande arrogant qui se prend déjà pour le prochain Président (voir la couv de Libé), c'était pas gagné... Alors, jouer les fiers à bras en lançant des ultimatums et des phrases définitives dans les médias ("On est prêt à n'avoir aucun député si ça nous oblige à renier nos convictions les plus profondes" sur le nucléaire, Cécile Duflot le 13 novembre), cette posture d'irréductibles ne pouvait que revenir pour EELV à les piéger eux mêmes et in fine à les confronter à cette terrible équation : perdre ses députés et garder son intransigeance, ou renier ses déclarations et conserver un groupe à l'assemblée...

Et de fait. Dans l'accord adopté aujourd'hui par le conseil fédéral d'EELV (96 pour, 31 contre, 3 blancs), il ne reste rien des "points de rupture" brandis par EELV : exit la sortie du nucléaire et la fin de l'EPR ou de la production de combustible Mox (qui se contentera de diminuer en même temps que les besoins des réacteurs), exit le refus du projet d'aéroport de Notre Dame des landes, exit la retraite pour tous à 60 ans, exit la 6e république. Je vous invite vivement, une fois n'est pas coutume, à lire l'excellent billet de JL Mélenchon qui décortique cet accord sur son blog et compare avec les points du programme du Front de Gauche... Stéphane Lhomme qui lançait en début de semaine un appel pour une alliance EELV - FDG ne s'y est pas trompé, lui. Et je constate que ce désir de rapprochement, ou au moins de dialogue, monte dans les rangs des camarades d'EELV issus des Verts. JL Mélenchon a appelé à un débat public sur tout ça et à des échanges, notamment sur le nucléaire. La porte était ouverte. Elle vient de se refermer, et ce n'est pas de notre fait. La direction d'EELV a choisi son camp. Reste à voir ce que feront ses militants.

Démocratiquement, enfin et surtout, ce qui s'est passé cette semaine m'interpelle sérieusement. D'abord, négocier ainsi un groupe parlementaire et une plateforme de gouvernement avant le premier tour - que dis je ? avant même la campagne de premier tour ! - envoie un message assez désastreux à tous les dégoûtés de la politique et aux abstentionnistes. Parce que franchement, dans ces conditions, finalement, à quoi ça sert d'aller voter ? Si tout est déjà négocié entre le PS et EELV, pour les présidentielles et pour les législatives ? C'est quand même fou qu'on sache déjà dans un accord écrit entre deux appareils de partis, qu'EELV disposera bien d'un groupe de députés à l'Assemblée Nationale l'été 2012, avant même que les gens votent, non ?! Décidément, de plus en plus de dirigeants politiques ont l'air de penser qu'il n'y a plus de premier tour. Drôle de conception pour un parti qui demande plus de démocratie, de proportionnelle, et revendique une autre manière de faire de la politique. Ce genre de tractations renforce le bipartisme et enfonce EELV dans un rôle de supplétif du PS. Je m'étais déjà fait cette réflexion quand on avait rencontré la direction d'EELV l'année dernière : en fait ils n'imaginent pas une seule seconde qu'on puisse renverser les rôles et passer devant les sociaux démocrates en France. C'est une de nos grosses divergences. Bon, ça fait déjà un début de réponse à la question "pourquoi aller voter au premier tour"...

Ce soir je me sens triste et amère. Et je leur en veux, oui. Je leur en veux de ne pas avoir pris la mesure de leur succès aux européennes. EELV avait un vrai boulevard devant eux, un vrai choix entre les mains, une vraie capacité à influer sur le cours des choses. Et ils l'ont déposé aux pieds du PS. Quel gachis. Ce n'est pas faute de les avoir interpelés et invités au dialogue. C'est d'ailleurs le message que j'étais allée porter aux camarades d'EELV à leurs journées d'été à Nantes il y a deux ans : Vous avez du pouvoir, qu'allez vous en faire ? Vous êtes à un carrefour, ne vous trompez pas de chemin ! Las.

J'ai déjà dit ce que je pensais de ce genre de négociations qui prive les citoyens du débat public et permet aux lobbies de s'inviter à la table des négociations. C'est ici et . Je n'y reviens pas. Pas plus que je ne reviendrai sur la polémique de l'arrivée de Cécile Duflot dans une circonscription parisienne. D'abord, parce que les premiers à pousser des hauts cris, du côté du PS parisien, oublient de dire que la députée sortante Danièle Hoffman Rispal y a déjà fait deux mandats, et que ce qui les inquiète avant tout ce n'est pas le déni de démocratie ou la technique du "parachutage", mais bien les municipales de 2014 qui sont déjà dans toutes leurs têtes d'élus accros au calcul à dix bandes. Alors qu'ils ne viennent faire de leçons de morale à personne. Mais surtout, parce que le vrai problème, si on veut bien analyser le truc deux secondes un peu sérieusement, c'est pas une question de personnes mais bien ce système infernal de la 5e république de prime au bipartisme, de manque de proportionnelle et de cumul des mandats qui pousse toutes les formations politiques à la faute. Il faut sortir de ce système qui pourrit la noblesse de la politique.

Alors nous allons continuer à nous battre pour une 6e république, contre le cumul des mandats, pour que le prochain Président de la République "jette la clé de l’Élysée dans la Seine" comme l'a dit le candidat du Front de Gauche, pour l'émergence à gauche d'une alternative crédible au PS, pour que le débat politique soit public et non le fruit d'arrangements de couloirs.

Franchement, tout ça ne me réjouit pas. Mais puisqu'il faut mener ces batailles seuls face aux socio-libéraux, on le fera... Et le peuple soit avec nous. Yalla !