vendredi 8 juin 2012

Elles furent fleurs, quelquefois invisibles, fleurs enterrées / D’autres fois elles allumèrent leurs pétales, comme des planètes. (Neruda)

Voici venir l’arbre,

c’est l’arbre de l’orage, l’arbre du peuple.

Ses héros montent de la terre comme les feuilles par la sève,

et le vent casse les feuillages de la multitude grondante,

alors la semence du pain retombe dans le sillon.


Voici venir l’arbre,

c’est l’arbre nourri des cadavres nus,

des morts fouettés et estropiés, des morts aux visages troublants,

empalés au bout d’une lance, recroquevillés dans les flammes,

décapités à coups de hache, écartelés par les chevaux ou crucifiés dans les églises.


Voici venir l’arbre,

c’est l’arbre dont les racines sont vivantes,

il a pris l’engrais du martyre,

ses racines ont bu du sang,

au sol il a puisé des larmes qui par ses branches sont montées

parsèment son architecture.

Elles furent fleurs, quelquefois invisibles, fleurs enterrées,

d’autres fois elles allumèrent leurs pétales, comme des planètes.


Et l’homme cueillit sur les branches les corolles aux parois durcies,

il les tendit de main en main tels des magnolias, des grenades,

et brusquement, ouvrant la terre,

elles grandirent jusqu’au ciel.


C’est lui, l’arbre des hommes libres.

L’arbre terre, l’arbre nuage.

L’arbre pain, l’arbre sarbacane,

l’arbre poing, l’arbre feu ardent.

Inondé par l’eau tempétueuse de notre époque de ténèbres,

son mât décrit dans le roulis les arènes de sa puissance.


D’autres fois la colère brise les branches qui tombent à nouveau

et une cendre menaçante couvre sa vieille majesté :

ainsi franchit-il d’autres temps et sortit-il de l’agonie,

jusqu’au moment où une main secrète, des bras innombrables,

le peuple, en garda les fragments et cacha des troncs immuables.

Ses lèvres étaient alors les feuilles de l’immense arbre réparti,

disséminé de tous côtés, qui marchait avec ses racines.


Voici venir l’arbre,

c’est lui l’arbre du peuple, tous les peuples

de la liberté, de la lutte.


Montre-toi dans sa chevelure, palpe ses rayons restitués,

plonge la main dans les usines,

là même où son fruit palpitant chaque jour répand sa lumière.

Lève dans tes mains cette terre,

unis toi à cette splendeur,

emporte ton pain et ta pomme,

ton cœur aussi et ton cheval

et monte la garde aux frontières, aux confins de sa frondaison.

Défends le but de ses corolles,

partage les nuits ennemies

veillant au cycle de l’aurore,

respire la cime étoilée,

en protégeant l’arbre,

cet arbre qui pousse au milieu de la terre.


« Los Libertadores », Pablo Neruda (Canto General)

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