mardi 17 novembre 2015

« Après les attentats » Lettre ouverte aux Rhônalpins et aux Auvergnats

DioisAutomne.jpgUn écrit à la fois politique et personnel pour exprimer le désarroi ressenti mais aussi la nécessité de reprendre la campagne, pour faire entendre une autre voix...

« Après les attentats »

Lettre ouverte aux Rhônalpins et aux Auvergnats

Reprise sur Le Plus - L'Obs, le 18 novembre 2015

Tribune "Après les attentats" à télécharger également ici en format pdf

Jeudi dernier, réunis en meeting à Lyon, nous posions la question : les politiques sont-ils des citoyens comme les autres ? La réponse, nous l'avons reçue depuis, violemment, dans notre chair. Comme vous, nous avons été frappés. Comme vous, nous sommes des citoyens, des parents, des êtres humains. Comme vous, nous avons été choqués, déboussolés, inquiets, en colère, tristes. Endeuillés. Comme vous, nous pressentons qu'après ces attaques terribles, plus rien ne sera comme avant. Et comme vous, nous avons besoin de temps d'échange et d'aiguiser notre analyse. A cette heure douloureuse, il nous est difficile de reprendre une expression publique, mais celle-ci est devenue nécessaire.

Être responsable politique, c'est aussi avoir le courage de dire les choses honnêtement : la situation est complexe. Il n'existe aucun raccourci ni aucune baguette magique en la matière, et ceux qui brandissent leurs mesures toutes faites sont des imposteurs. Notre responsabilité est de ne rien céder à la panique manichéenne et aux discours simplistes, aux pulsions vengeresses ou à l'illusoire désignation de boucs émissaires. Le courage, la fidélité à nos principes exigent plus que jamais de notre part sang-froid et discernement. 

Et pourtant, face à un tel drame, comment faire...

Dès samedi nous avons suspendu notre campagne, le temps du deuil national, naturellement. Puis nous avons échangé longuement, nous nous sommes réunis et interrogés sur ce qu'il convenait de faire pour la suite de la campagne des élections régionales. Traversés par le dilemme de rester silencieux au risque de ne laisser audibles que ceux qui, n'ayant pas ces pudeurs, en appelaient déjà au racisme, à la haine ou aux centres d'internement. Ou de reprendre notre expression publique, au risque de paraître décalés par rapport à la légitime douleur qui, au-delà des trois jours de deuil national, continuera longtemps de hanter nos esprits et nos cœurs. 

Nous avons rédigé plusieurs brouillons de tracts et de communiqués. Rien ne convenait, rien n'était à la hauteur, rien ne sonnait juste. Nous avons finalement décidé de nous adresser directement à vous, sans langue de bois, avec nos mots à nous. Parce que quand tout vole en éclats, que les certitudes vacillent, la sincérité et le langage de vérité sont toujours la meilleure des réponses. Pour vous dire que les courriers du Rassemblement que vous allez recevoir, dans les boites aux lettres de certains départements, ont été rédigées avant. Vous dire que la profession de foi pleine d'optimisme et d'espoir, nos tracts colorés, nos sourires sur les affiches, posés là avant, ne sont pas pour autant inconvenants. Non, malgré nos réticences spontanées, il est de notre devoir de les assumer car ils sont en réalité le reflet de ce qui doit continuer à nous animer : la fierté d'être libres, de se sentir vivants, et de continuer de porter haut nos valeurs, ce "bien vivre… ensemble" qui est notre marque de fabrique, face aux terroristes abjects qui voudraient nous voir nous terrer chez nous et nous excuser d'être en vie. 

Nous avons suspendu la campagne trois jours, nous allons la reprendre petit à petit. En adaptant nos rencontres publiques au contexte et en en faisant des moments de fraternité, d'échange et d'analyse avec tous les citoyens qui en éprouvent le besoin. Mais face aux interrogations légitimes, au débat hyper-sécuritaire qui s'engage nationalement, aux actes de racisme qui commencent à se multiplier, nous ne pouvions rester silencieux plus longtemps. Nous voulons reprendre parole, non pour battre la tribune et faire campagne électorale, mais simplement pour rassurer toutes celles et ceux qui désespèrent des voix dominantes entendues à la radio, leur dire qu'il existe une autre voie que celle de la haine et du repli sur soi. Une autre voix qui prône l'émancipation, la solidarité, l'éducation et le partage. Qui croit dur comme fer à notre devise républicaine de liberté, d’égalité et de fraternité, avec la volonté de les appliquer au quotidien, toujours et partout. Une voix qui ne cédera rien à la terreur et continuera de célébrer la tolérance, l'émancipation et le bien vivre ensemble.

Beaucoup de décisions vont devoir être prises aux plans national et international dans les jours qui viennent. Elles seront lourdes de conséquences. Nous participons à ces débats nationaux en refusant la prolongation de l'état d'urgence et sa constitutionnalisation. Des lois existent qui permettent déjà de faire face au terrorisme sans prendre le risque d'aggraver la situation en restreignant davantage les libertés publiques. Nous y participons également en condamnant, comme nous l'avons toujours fait, l'intervention de nos forces armées en dehors de tout mandat de l'ONU, et son alignement sur le bellicisme de l'Otan. Tout comme nous continuerons à dénoncer la bienveillance accordée par le gouvernement français aux états pétroliers, ennemis de la démocratie et des droits des femmes, et soutiens des intégrismes, au Proche et Moyen-Orient.

Et puis, nous allons continuer de porter nos propositions. Pas de la même manière, avec une gravité nouvelle, mais nous le ferons. Lundi 23, publiquement, sans s'excuser d'être présents. Car nous n'avons jamais eu autant besoin de débat démocratique, jamais eu autant besoin d'une autre manière de faire et de parler de politique. Et parce que nos propositions pour la Région, bâties sur les valeurs de citoyenneté, de coopération, de partage et de solidarité sont tout sauf décalées. C'est bien localement, dans la proximité, qu'ensemble nous ferons société. Tous ensemble. Sans laisser personne au bord du chemin.

Défendre les services publics, être garant de l'égalité et de la laïcité, assurer la présence d'adultes et d'agents dans nos établissements d'éducation, dans les gares et transports en commun, faire que nos lycées soient les berceaux d'une éducation à la citoyenneté, que la culture vive sous toutes ses formes et partout, lutter contre la précarité et créer des emplois, faire que la formation, condition de l'émancipation, bénéficie à tous... Voilà la meilleure réponse que peut et doit apporter notre Région au besoin de sécurité qu'expriment aujourd'hui nos concitoyens. 

Mais le langage de vérité nous oblige aussi à vous dire que nous ne pourrons pas relever tous ces défis seuls, par la seule réponse institutionnelle. C'est à une mobilisation citoyenne, un sursaut à la base, dans les quartiers et les campagnes, que nous en appelons. Pour que chacun se ré-empare de la chose publique et ne laisse pas « les politiques » s'en occuper à leur place. Nous comprenons le rejet, nous savons les trahisons successives et les causes de l'abstention. Depuis trop longtemps, nos quartiers populaires et nos zones rurales ont été abandonnés. Il est urgent de redonner du sens, de l'activité et du lien dans ces zones où le chômage n'en finit plus d'exploser, où la discrimination exacerbe la détresse et où les services publics se raréfient. Nous comprenons le découragement et la colère. Mais l'heure est grave, elle est à la mobilisation de tous. Pour que cette colère ne bascule pas du côté de la haine. Pour que chaque habitant de la région trouve sa place dans la société et puisse y vivre en dignité et liberté. C'est l'affaire de tous. 

Dans cette période d'incertitudes et de brumes, nous avons une conviction : nos principes républicains et nos valeurs universelles ne seront pas vaincus, parce qu'ils émanent du Peuple et qu'on ne fait pas disparaître un Peuple. Mais il faut pour cela un réveil démocratique. Et le vote peut devenir un acte de résistance.

Les élections seront la prochaine occasion citoyenne pour que chacun exprime quelle idée il a de son pays, et décide de quelle société il veut pour lui et pour tous : un pays qui stigmatise, qui relègue à l'assistanat ceux qui souffrent des manques essentiels, qui veut faire de la préférence identitaire nationale ou régionale - et renforce ainsi, au lieu de la combattre, la radicalisation -, qui introduit un discours religieux en politique en refusant les mêmes droits à tous ; ou un pays qui promeut la solidarité, l'entraide, un pays qui fait primer l'intérêt général, la liberté par l'émancipation, l'égalité par les services publics et la fraternité par la culture et les échanges humanistes ?

Ce choix est le vôtre, il vous appartient. 

Notre devoir, notre honneur est de rendre ce choix possible.

Plus que jamais, ce sera le sens de notre campagne, projet contre projet.

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