mercredi 10 janvier 2018

Anticipations (1) Imaginer la pluie

MaxPixel.freegreatpicture.com-Plane-Abandoned-Icelandic-Wreck-Aircraft-Wreckage-2122015.jpgCette chronique est la première d'une série sur les "fictions de l'effondrement" - récits, livres et films d'anticipation à visée politique - et ce qu'elles nous disent du présent. Une tentative de renouveler les formes du discours politiques et d'y inclure poésie, culture et dystopies. Elle paraitra en accès libre tous les quinze jours, le mercredi, sur L'heure du peuple. Pour cette première, réflexion sur les mots de l'après, avec le très beau "Imaginer la pluie de Santiago Pajares.

Imaginer la pluie

Le sable. le sable à perte de vue. Dans toutes les directions. Et au milieu de ce néant qui n'est que sable, un petit puits, deux palmiers, un potager minuscule et un appentis. Et moi sur le toit, essayant d'imaginer la pluie.

Imaginer la pluie est un roman de désert et de mots enfouis.

Une femme et son fils, Ionah, vivent seuls au milieu d’un désert dont on comprend qu’il ne l’a pas toujours été. Un abri, deux palmiers, un puits, quelques lézards, et la dureté d’âme pour seul outil. Une fiction post-apocalyptique où l’économie de subsistance se résume à ce puits, entretenu et renforcé au fil des mois au péril de leur vie – toute chute équivaut à une condamnation de mort ici - et aux lézards qui fournissent la seule source de protéine - et qu’il faut pour Ionah apprendre à piéger, et se résoudre à tuer.

L’éducation du jeune homme y est entièrement orientée vers l’apprentissage de la survie. Ionah est un enfant de l’ère post-effondrement, sa mère s’est réfugiée dans le désert et lui apprend à y subsister sans laisser la moindre place aux regrets, à la douleur ni aux hésitations, toutes larmes bannies.

Les yeux y sont secs des tempêtes violentes du désert, les mots s’y distillent au compte-goutte. Ces mots que l’on cisèle, que l’on chuchote ou qui appellent, sont du temps perdu, de la salive gaspillée dans ces journées qui réclament une tension de chaque instant. Et puis, dans ce paysage lunaire il n’y a pas grand-chose à désigner. Peu de sentiments à décrire, dans cet effort quotidien pour la survie, peu d’émotions qui vaillent le temps d’être partagées. Peut-être l’absence de mots est-elle aussi une protection, une technique de survie, quand on ne peut pas se permettre le luxe de l’émotion. L’isolement, comme le silence, sont parfois des refuges.

Alors les mots s’enfuient au bénéfice de l’action, les mêmes tâches interminablement répétées chaque jour, la lutte incessante contre le sable, le puits, les lézards, l’abri, toute une vie dédiée aux besoins fondamentaux dont aucun n’est aisé à satisfaire dans ce désert aride et hostile.

Jusqu’au jour où la mère se sent proche de mourir. Elle entreprend alors de léguer à son fils les mots d’avant. Raconter les villes, la nourriture, les armes, les outils, les notes d’un piano, la pluie. Toutes ces choses qui ont cessé d’exister. Et Ionah essaye d’imaginer.

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Photo en creative commons

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Imaginer la pluie, de Santiago Pajares, Actes Sud - Avril 2017

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