jeudi 11 janvier 2018

Que faire de la ZAD ? (bis)

buddhaplane2.jpgQue faire de la ZAD ? (bis)

Un texte en complément de ma chronique vidéo sur le sujet pour Là-bas si j'y suis

Le dénouement approche à Notre Dame des Landes.

Édouard Philippe réunit en ce début d’année les élus locaux sur le sujet, une décision doit être prise d’ici la fin du mois. Depuis la remise du rapport de médiation sur Notre-Dame-des-Landes (NDDL) le 13 décembre on n’a pas beaucoup entendu parler des « constats  erronés » et « défaillances du processus de consultation » et de décision pointés dans le rapport1, qui souligne que la radicalisation de la ZAD a été poussée par le manque d’écoute des opposants, concluant dans son chapitre final « Plus jamais ça ».

On a pas beaucoup entendu non plus d’écologie, ni du fait que tout en faisant référence aux accords de Paris qui nécessiteront de revoir à la baisse le trafic aérien, « la mission a pris en compte sans réserve dans ses travaux les hypothèses de trafic à 2040 établies par la DGAC » qui table sur 9 millions de passagers en 2050 – comme le rappelle Hervé Kempf, en 1973 une étude prédisait pour l’an 2000 6 millions de passagers à Nantes, un chiffre qui n’a toujours pas été atteint en 2017 (5,7 millions de passagers).

Bienvenue dans la fabrique de la peur.

Par contre, on a beaucoup entendu parler d’expulsion, d’ordre public et surtout des « proto-terroristes » que seraient les zadistes.

D’ailleurs, puisqu’on parle beaucoup de « fake news » ces temps-ci, c’est l’occasion de rappeler qu’elles ne sont pas toujours là où Emmanuel Macron les voit, et on peut dire qu’avec la ZAD de NDDL on a été servis ! Et là ce sont bien des journalistes avec carte officielle et tout et tout qui ont été pris la main dans le sac.

Dans une sorte d’hystérie collective, on a récemment entendu parler de camp retranché, de miradors, de barricades piégées, de caches d’armes, de kamikazes et de guerilla digne du Vietnam2. Diable, en France, 200 individus menaceraient l’équilibre de la République. Ces dangereux terroristes ? Les zadistes de Notre Dame des Landes.

Ces fake news ont depuis été démontées une par une, à commencer par l’hallucinante intox du JDD dévoilée par la photographe Val K sur Twitter et repris par Lundi matin3 : l’auteur a tout bonnement repris des photos existantes, publiques et signées, en les détournant : recadrées, éclaircies, pour les faire passer pour des « photos secrètes » et en les truffant de légendes mensongères : le rassemblement des chants des bâtons en 2016 – un événement festif, populaire et familial où j’étais – se transforme tenez-vous bien en "miradors, barricades piégées, stockage de projectiles, tunnels, moyens de communication renforcés... » et vient illustrer l’inquiétude des forces de police sur la présence d’armes à feu – en fait d’armes à feu, des bâtons en bois, c’est vrai que ça peut prendre feu - ; une photo de tracteurs qui date de 2012 est légendée : « les images dont dispose la gendarmerie ne laissent guère de doute » ; on peut voir encore une route bloquée… non par les zadistes mais par la préfecture, vestige de l’opération « César », et même la photo d’un ruban de police prise en 2012, en… Angleterre !

Un article délirant de Valeurs actuelles assure de son côté que des zadistes « menacent de se jeter du haut d’un arbre pour se tuer sur un gendarme », ou encore que « les zadistes ont mis en place un véritable camp retranché permettant de se défendre mais aussi de charger les forces de l’ordre, dans le but, il semblerait que ce soit désormais un objectif à atteindre, de tuer » et croit savoir que le bocage est truffé de pièges à couper des pieds, copiés sur la guérilla vietnamienne. Le journaliste est un ancien du ministère de l’Intérieur de l’ère Sarkozy. 4

Le JDD a finalement du s’excuser5 - tout en maintenant le fond de l’article - et on a appris ô surprise que « ces clichés figur[ai]ent dans un document établi par un service de la gendarmerie »6 aimablement fourni au journal, et que l’auteur de l’article ne s’était en fait jamais rendu sur place.

Et ce n’est pas fini, on apprend au JT de France 2 que « Pour les gendarmes, insister sur les armes qui seraient détenues par les zadistes serait un moyen de s’adresser à leur hiérarchie militaire pour obtenir le maximum de moyens. »

CQFD. On fait ainsi d’une pierre deux coups : faire passer les zadistes pour des terroristes, attiser la peur pour préparer l’opinion à une évacuation musclée, tout en obtenant davantage de moyens pour ladite évacuation. La vie est bien faite.

Pile tu perds, face je gagne.

Et ça arrange les affaires du gouvernement, bien embêté visiblement, qui ne sait plus comment se sortir de la situation sans diaboliser les zadistes.

On est loin de la campagne présidentielle. Interrogé par le WWF, Emmanuel Macron avait assuré en février 2017 qu’il écartait l’idée d’une évacuation des opposants à un nouvel aéroport : « Je ne veux pas d’évacuation (…) il n’y aura pas de brutalité ».

Mais ça c’était en période électorale, propice aux fake news comme l’a lui-même reconnu Monsieur Macron. Aujourd’hui, le délégué général LREM Christophe Castaner le dit : dans tous les cas il y aura évacuation, et l'évacuation de la ZAD se fera par la "force" si nécessaire7.

Mi décembre, le porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux essayait déjà laborieusement d’expliquer que l’évacuation se ferait "en fonction" de la décision prise, mais en même temps, que quelle que soit la décision, les zadistes devraient quitter les lieux : « Il y a "deux options: soit l'aéroport se fait à Notre-Dame-des-Landes, donc il y aura une évacuation de la Zad. Soit c'est une extension de l'aéroport existant et il n'y a plus aucune raison pour les occupants de la Zad d'y rester ».

Edouard Philippe ne dit pas autre chose : « quelle que soit la décision que nous prendrons, il y aura une composante d’ordre public »8.

Et même la « good cop » Brune Poirson, secrétaire d'Etat auprès du ministre Hulot, qui parle d’ « issue pacifique » et de « tendre la main aux zadistes », reprend tout de même, on ne sait jamais, l’idée du « camp retranché » : « S'ils ne prennent pas cette main tendue, le bras de l'Etat sera extrêmement ferme", a assuré la. "C'est une zone de non-droit. A certains endroits cela s'apparente à un camp retranché ».

Bon. Mais après tout, pourquoi ne pourraient-ils pas rester ?

Selon Françoise Verchère sur Reporterre9 : « oui, ils sont de fait dans l’illégalité, comme tant d’autres en France et en Navarre. Quel maire — je l’ai été — n’a pas à faire face à ces difficultés de stationnement et/ou de constructions illégales ? Le bocage serait-il la seule zone de non-droit ? Le seul où il faille intervenir ? Vaste programme que de rétablir l’ordre et la loi partout… Chacun s’accordera, je l’espère, pour admettre d’abord que, dans un État de droit, seule la justice peut autoriser une intervention.

Il n’est donc pas possible en janvier, toutes affaires cessantes, d’envoyer la troupe nettoyer la Zad parce que ce ne serait pas légal. Pour admettre ensuite que la même sévérité doit valoir pour tous les squatteurs, et toutes les infractions, caravanes et autres yourtes sans autorisation, belles résidences agrandies sans permis, propriétaires des bords de l’Erdre — la plus belle rivière de France coulant à Nantes — qui refusent, malgré la loi, le droit de passage sur leurs terrains (mais il faut dire que ceux-là sont des gens bien, qui peuvent payer les astreintes de la justice qui les a condamnés…). »

Zadistes versus prince du Qatar : selon que vous serez puissant ou misérable...

De fait, des constructions illégales pouvant être assimilées à des occupations, en France, il y en a un paquet qui ne sont jamais inquiétées. Mais mon exemple préféré reste celui-là je crois : en 2015, à Nernier, sur les rives françaises du Léman en Haute Savoie, une famille princière qatarie a bénéficié d’un joli passe-droit, s’affranchissant de plusieurs contraintes légales avec la bénédiction de l’État pour construire illégalement sa villa, sur un terrain classé en zone agricole dans le plan local d'urbanisme. Et ce, en pleine négociation pour l’achat de 24 Rafale par le Qatar pour un montant de 6,3 milliards d’euros. A l’époque de la construction, et des pressions exercés par l’État sur la Mairie pour l’autoriser, le Ministre de l’économie et de l’industrie s’appelait… Emmanuel Macron10.

Pour un plan de sortie heureux.

D’autres imaginent un « plan de sortie heureux », comme Fabrice Nicolino, qui rappelle que « nombre d’occupants sont devenus paysans, éleveurs, tisserands, maçons, charpentiers. Notre-Dame-des-Landes est devenu leur pays » - Monsieur « entrepreneuriat social » aka Emmanuel Macron devrait y être sensible - et préconise comme cela fut fait sur l’ancien camp militaire du Larzac (6300 ha), de transformer les 1650 hectares en « communs », pour préserver les zones humides bocagères et les terres agricoles, avec un observatoire de la biodiversité, un pôle d’éco-construction, un centre dédié à l’agro-écologie en lien avec l’Université de Nantes11.

Les bases sont là : on discute déjà sur la ZAD des conflits d’usage et des possibles règles de partage des terrains, voire du règlement des litiges sur les manières d’y cohabiter, d’accéder à des parcelles, de circuler. Une charte dite des « Six points pour l’avenir de la Zad »12 a été éditée et il existe une « assemblée des usages », des commissions qui étudient les propositions d’installations agricoles, conseillent et aiguillent les postulant·es à une création de fermes vivrières.

Le rapport des médiateurs ne dit pas autre chose d’ailleurs, en préconisant qu’en cas de réaménagement de Nantes Atlantique, l’État conserve les terres de la Zad et en fasse « un terrain d’expérimentation de pratiques agroenvironnementales rénovées, sous le pilotage des acteurs locaux ».

C’est pour porter ces alternatives qu’un grand appel à rassemblement a été lancé pour le 10 février sur la ZAD, quelle que soit la décision gouvernementale13, à l’occasion de la fin de la DUP (déclaration d’utilité publique) du 8 février 2018.

Pour, comme le dit Hervé Kempf, transformer la Zad en Zaï : Zone à imaginer14.

 

Notes :

Pour ce qui concerne les terres déjà préemptées par Aéroport Grand Ouest-Vinci, le rapport des médiateurs n’a pas évalué le coût d’indemnisation qui se négociera entre l’État et Vinci, et est estimé entre 0 et 350 millions d’euros, le montant maximal indiqué dans le contrat.

1 « Dans une situation conflictuelle, les défaillances de la concertation, les défauts de la logique procédurale à l’œuvre, l’indécision publique mais aussi la consultation de juin 2016 et l’absence de suites données forment un contexte dont la mission se doit de rendre compte », https://reporterre.net/IMG/pdf/rapport_de_la_mission_de_me_diation_ae_roport_du_grand_ouest.pdf

2 Florilège Télérama : http://www.telerama.fr/television/a-notre-dame-des-landes,-le-vietnam-des-pauvres-menace-la-france-dune-guerilla,n5402676.php#oYiQ4JALDIy4AGSB.01

3 https://lundi.am/fake-JDD-ZAD

4 https://www.valeursactuelles.com/societe/notre-dame-des-landes-bienvenue-notre-dame-du-vietnam-91305

5 http://www.liberation.fr/checknews/2017/12/19/le-journal-du-dimanche-a-t-il-invente-une-cache-d-armes-dans-la-zad-de-notre-dame-des-landes_1617693

6 http://www.lejdd.fr/societe/a-nos-lecteurs-au-sujet-des-photos-de-notre-dame-des-landes-3525275

7 https://france3-regions.francetvinfo.fr/pays-de-la-loire/loire-atlantique/notre-dame-des-landes/nddl-castaner-annonce-evacuation-quelle-que-soit-decision-aeroport-1386587.html

9 https://reporterre.net/Evacuer-la-Zad-Et-si-on-se-calmait-plutot

10 http://www.ledauphine.com/faits-divers/2017/09/24/passe-droit-pour-la-famille-royale-qatarie-tycw

11 Un plan de sortie heureux pour le conflit de Notre-Dame-des-Landes par Fabrice Nicolino, François de Beaulieu et Jean-Paul Besset : https://reporterre.net/Un-plan-de-sortie-heureux-pour-le-conflit-de-Notre-Dame-des-Landes

12 https://zad.nadir.org/spip.php?article4629

13 https://zad.nadir.org/spip.php?article4992

14 https://reporterre.net/Notre-Dame-des-Landes-et-maintenant-gagner-la-bataille-de-la-paix

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