jeudi 1 mars 2018

Rêvons : singes-araignées, chats-pêcheurs, lamas-bergers et ballets d'été

lamas_bergers.jpgChronique publiée le 28 février sur Reporterre : "Des singes-araignées sur les routes du Vercors..."

Quand l’hiver se fait long et gris, entre un procès kafkaïen en Turquie et les frasques de Laurent Wauquiez à la Région, on se surprend à avoir envie de rêver un peu… Alors rêvons. Rêvons de singes-araignées, de chats-pêcheurs et de lamas-bergers. Rêvons d’un ballet de martinets-dauphins un doux soir d’été…

N’oubliez pas, même si vous êtes occupés, même si vous traversez la cour à la hâte, absorbés par vos tâches urgentes, n’oubliez pas de lever la tête un instant et de jeter un oeil à ces immenses nuages argentés et au paisible océan bleu dans lequel ils nagent.

Rosa Luxemburg, in Rosa la vie, Lettres de Rosa Luxemburg, éditions de l’Atelier

Parfois sur les routes du Vercors je rêve éveillée, comme des hallucinations de fatigue, à moins que ce ne soit des envies de cargo, des besoins d’enchantements étranges et passagers. Un soir, en rentrant de nuit d’une réunion tardive, j’ai cru voir un tamanoir courir sur la route à mes côtés. Il n’est pas rare de croiser biches, blaireaux et renards. Mais un tamanoir ? Une autre fois, c’est une hyène que j’ai vue sur le bord de la départementale. Il faisait froid et noir, elle est apparue dans le feu des phares, puis je l’ai perdue. Ne souriez pas, j’ai vérifié si on en avait déjà vu en Europe tellement j’étais persuadée.

Mais finalement ces rencontres furtives nées de songes éveillés ne sont pas plus émouvantes que d’autres faites à pied, en pleine journée. En marchant vers le Col de Villard, le mois dernier je suis tombée nez à nez avec deux sangliers. Des phacochères ne m’auraient pas davantage ravie. Alors que j’étais figée net sur place, saisie de surprise, eux malgré leur masse ont réussi en un quart de seconde à effectuer un tourné-boulé remarquable, avant de dévaler la forêt en ligne droite à travers les souches et les troncs d’arbres.

1193px-Spider_monkey_DSC05758.jpgMais une chose me chagrine. Il y a de moins en moins de chants d’oiseau sur les pentes du Vercors. Ou est-ce seulement l’hiver, mon imagination ruinée par trop de lectures « post-apo », une fréquentation trop récurrente de collapsologues ? Je repense souvent avec regret à la forêt amazonienne, peuplée de brindilles qui craquent, de glissements et de cris. A ces moments où l’arrivée d’une présence humaine provoque un vrai concert, une cacophonie d’alerte dans les frondaisons. Nos forêts me semblent anormalement calmes, et je rêve de singes araignées, de balades en montagne passées à cheminer la tête en l’air, les pieds heurtant des racines, à guetter les arbres pour apercevoir un balancement goguenard ou effrayé. Pourrait-on peupler le Vercors de singes ? Quels déséquilibres, fatalement, cela engendrerait-il ?

Et des lamas ? Le lama est reconnu comme un excellent gardien de troupeaux, d’un comportement naturellement très protecteur. Les bêtes l‘adorent parait-il, et se pressent autour de lui. Il domine le loup de sa taille, semblable à celle d’un homme, hennit en cas de danger et fait un féroce adversaire. Certains bergers de Savoie ont parait-il commencé à l’essayer. Je lis que « Tonto Chuno », un lama de six ans est parti en novembre 2000 dans un troupeau de 350 brebis, sur le versant Ouest du Vercors, pour participer à leur protection contre les prédateurs. Des lamas dans les Alpes… A Valloire, deux bébés lamas de randonnée sont nés en juin dernier. Des élevages d’alpagas se montent pour leur laine. Dans le Diois, à Menglon, il existe même une association dédiée aux camélidés.

Mais je n’ai jamais rien vu sur l’introduction du singe dans le Vercors. Au Japon, dans le quartier d'Arashiyama à Kyoto, un février glacial, j’avais bien rencontré des singes de bambouseraies et de temples enneigés… Je sais… Soupir. Toute ma raison me pousse à dire non, mais j’ai beau faire, mon cœur réclame ses singes du Vercors sans sourciller.

J’espérais un Tigre de la montagne, aussi. Las. Après le Coq de Feu, nous sommes rentrés le 16 février dans la nouvelle année chinoise du Chien de Terre. Déception. On aurait pu avoir un Dragon de Métal, on a un « gou ». Il symbolise la fidélité, le devoir et la protection. Un autre berger, à l’instar des patous de nos contrées qui eux inspirent une peur grandissante, au fur et à mesure des attaques de loup contre les troupeaux, et par suite, de patous nerveux contre les randonneurs. Des lamas les soulageraient, des singes les distrairaient. Peut-être ?

Fishing_cat_1.jpgAu Chien de Terre, je préfère le Chat Pêcheur. L’été dernier, un petit tigré asocial mais curieux a reçu l’approbation passive de notre vieux matou pour venir squatter la maison. Comme il faisait des ronds centripètes autour du jardin en nous observant, je l’ai baptisé Petit Squale. Je ne pouvais être mieux inspirée. Le chaton a passé l’été à poursuivre le jet d’eau comme un fou, quasiment en jappant, et à se retrouver rincé à la fin de l’arrosage. Trempé du museau aux coussinets. Ça n’a pas eu une seule seconde l’air de l’embêter. J’ai appris plus tard que Petit Squale était un chat pêcheur. Comme ceux du clan de la rivière dans « La guerre des clans », un bijou de littérature jeunesse. Étoile de Brume, Papillon, Fleur de Saule… Et Petit Squale, donc. Les chats pêcheurs sont originaires d’Asie du Sud-Est, aujourd’hui menacés par la surpêche et la disparition des zones humides. Ils ne craignent pas l’eau, s’approchent de la surface des lacs, marais ou mangroves, et j’aime imaginer qu’ils la tapotent de leur patte palmée : les poissons qui croient avoir affaire à un insecte se retrouvent lestement embrochés sur des griffes acérées. S’il le faut ils n’hésitent pas à plonger, ils savent nager tout comme leur cousin des marais, le Chaus, qu’on vient d’observer en Turquie. Je soupçonne Petit Squale d’être un lointain cousin. Parmi nos félins plus communs, on les reconnaît à ce qu’ils sont capables de s’inviter quand vous prenez un bain ou de se mettre tranquillement la tête sous le robinet. Notre vieux matou le fait, planté sous l’eau au milieu de la vaisselle dans l’évier.

Il n’y a ni tigre de la montagne, ni lamas-bergers, ni singes-araignées dans le Diois, mais nous avons des mésanges-punks, des chats-pêcheurs et des martinets-dauphins. Ceux-là couvrent le silence l’été. Le ciel est alors rempli de cris, de bruits d’ailes aiguisées comme des ciseaux qui fendraient la soie de l’air. Ils passent en sifflant, virevoltent, tournent et changent de direction soudainement à des vitesses hallucinantes. Presque autant que des sangliers. Je les regarde souvent, comme on assisterait à un spectacle d’art vivant. C’est un véritable ballet, délicieusement programmé à l’heure du petit verre de rosé face aux sommets. Des dauphins bondissant sur la surface argentée d’un océan pour faire les malins, un vol de wattoo-wattoo rapides comme des météores ne m’émerveillerait pas davantage, ne serait pas plus enchanteurs que le chaos millimétré de mes martinets.

… Comme une violente envie d’été.

 

Photo singe-araignée par Lior Golgher — Travail personnel, GFDL 

Photo chat-pêcheur par Viksah626 — Travail personnel, CC BY-SA 4.0

 

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