mercredi 7 mars 2018

Anticipations (5) 232.8 degrés Celsius

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Cinquième chronique de ma série "Anticipations", dans laquelle je reviens cette fois sur des bibliothèques de fin du monde, autour de livres et de films comme autant d'effets miroirs pour parler de nature et de culture, de préservation de l'art et de littérature, même quand tout s'effondre autour... (Retrouvez les quatre précédentes chroniques ici)

 

232.8 degrés Celsius

Préserver la culture, les arts, la littérature, quand bien même il n’y aurait plus personne pour les savourer ? Emmagasiner des œuvres d’art dans des musées déserts… Cela a-t-il un sens ? Quand la température chute irrémédiablement, faut-il brûler les livres pour gagner quelques degrés de chaleur et sauver des vies ? Ces questions, au cœur du paradoxe humain entre nature et culture, sont abordées dans plusieurs ouvrages littéraires et films, où elles vont de l’interrogation philosophique au dilemme cornélien.

Dans Children of Men, avant la grande fuite, on est invité de manière furtive à passer une soirée avec un Ministre qui vit isolé, entouré d’œuvres d’art grandiloquentes et d’une poignée de serviteurs. La Vénus de Milo a été acheminée à grand mal et, après ses bras, a perdu un bout de jambe. Guernica trône dans une salle à manger immense. La Pieta, quelques Velasquez, deux Goya. Personne ne semble les regarder. Sauf lui. Quand son visiteur s’étonne : « Dans cent ans il n'y aura plus une seule personne pour voir ça... Qu'est-ce qui te fait continuer ? », il répond : « Tu sais quoi ? Je n'y pense tout simplement pas ». Il le fait. Parce qu’il peut le faire. Et en acquiert une forme de dignité. Le personnage n’a pourtant rien de sympathique, mais cette forme de recueil systématique, de sauvetage sans justification, éveille comme un écho de ces actes gratuits qui ne demandent rien en retour, et n’espère aucune victoire future. Qui demandent simplement à être accomplis.

Naturellement, à vaincre sans péril on triomphe sans gloire. Mais d’autres récits témoignent d’une combativité de l’âme propre à triompher du désespoir. Dans La Peste Écarlate, nouvelle post-apocalyptique de Jack London, un vieillard conte à ses petits-enfants le monde d’avant. C’est un ancien universitaire et la langue qu’il utilise, ses mots précis et savants, peinent à retenir l’attention des jeunes sauvageons que sont devenus les enfants, cruels, frustes et ignorants. Pourtant il leur parle, sans travestir sa langue. Sans omettre d’éléments. Sa dignité du présent réside dans le fait de perpétuer un certain engagement dans le verbe, l’exigence du terme juste. Comment parler de virus et de microbes, de la peste qui a dévasté le monde, à des enfants qui n’ont jamais vu un microscope ? Comment désigner des choses qu’on ne voit pas, si ce n’est à l’aide d’un langage précis, qu’il faut perpétuer et enseigner ? 

Lire la suite ici Anticipations (5) 232.8 degrés Celsius

 

Children of Men (Les fils de l’homme) de Alfonso Cuarón, 2006

The Scarlet Plague (La Peste Écarlate) de Jack London, 1912

The Day After Tomorrow (Le Jour d’Après) de Roland Emmerich, 2004

Fahrenheit 451, Ray Bradbury (1953) adapté au cinéma par François Truffaut, 1966

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