Il est des séquences de campagne qui marquent plus que d'autres... Cette fin de semaine, j'ai vécu un des moments les plus intenses de ces dernières semaines. Et ce n'était pas le nombre qui en était à l'origine, mais le signe d'un fait politique majeur.

Certes, rassembler 120.000 personnes à la Bastille ou 70.000 à Toulouse, c'est un truc de dingues qui nous remue. Bien sûr. Comment ne pas frémir face à ces foules qui viennent, non pas "voir la bête à la foire" comme l'a très malheureusement formulé Noël Mamère, mais bien écouter ce que les nôtres, Jean Luc Mélenchon en tête forcément, ont à dire du programme du Front de Gauche. Participer à ce grand moment d'éducation populaire et de fraternité joyeuse que sont chacun de nos meetings. On le sent, on le ressent, au silence attentif qui accompagne ces meetings. Les gens qui y viennent ne sont pas au spectacle, ils sont bien là pour écouter. De toutes leurs oreilles.

A Toulouse, cela a encore été le cas, malgré le froid et la bruine. Voici le récit qu'en a fait mon ami Maxime Vivas sur le site Le Grand Soir. Quant à moi, pendant que nos camarades sur le pont réglaient les derniers arrangements techniques, pas évidents en plein air sur cette place du Capitole et compliqués encore par la Mairie, je me suis éclipsée dans une cave... La Cave Poésie, un superbe lieu intimiste et calme, où les portables ne captent pas, pour m'immerger dans une heure d'entretien filmé avec Michael Le Sauce et Frédéric Bosqué, un des initiateurs du SOL Violette, la monnaie complémentaire et locale de Toulouse. Une heure de pur bonheur à discuter loin de l'agitation du monde, de Constituante en Équateur, de revenu d'existence, de monnaies locales, de République sociale et de localisme, d'alternatives concrètes et de l'avenir de la Gauche. Miam.

La fin de meeting, marquée par le déluge, toute l'eau du ciel tombant d'un coup aux derniers mots de Jean Luc Mélenchon (ça c'est de la planification écologique !) et par une sinistre alerte à la bombe gérée par deux policiers municipaux (hyper crédible) a eu au moins le mérite de nous faire nous réfugier dans un troquet autour d'une bière, dans lequel un jeune toulousain interloqué n'en revenait pas et répétait : même pour la coupe d'Europe y avait pas autant de monde, c'est dingue... Hé hé.

Le lendemain, direction la Corrèze avec Eric Coquerel, qui m'avait invitée pour parler de planification écologique dans la circonscription de Brive la Gaillarde où il est notre candidat pour les législatives. Et j'en viens à mon moment d'émotion politique.

Bon d'abord, je me dois de dire que la Corrèze est presque aussi belle que la Drôme ;) Il faut dire que les copains avaient organisé cette assemblée citoyenne dans la Chapelle des Capucins, un lieu absolument magnifique dans le village perché classé de Turenne. Moi qui croyais avoir atteint le max de béatitude paysagère avec le festival Piment Rouge dans le Trièves... Un ciel d'orage qui n'en finit pas de planer sur de verts vallons ponctuées de villages en pierre, je ne vous la fais pas trop lyrique, mais c'était vraiment juste très beau. Et il faut croire que ça nous a inspiré puisque le débat a été d'une rare beauté lui aussi.

Nous avions pourtant cumulé bien des difficultés, à croire décidément qu'au Front de gauche on aime relever les défis ;) Vendredi du week end de Pâques dans un lieu isolé et naturellement difficile d'accès, dont la rue principale y menant était en plus barrée pour travaux ce qui obligeait à un détour de 5 km ! Et pourtant, on s'est retrouvés, autour d'un apéro partagé, avec des camarades venus des départements voisins, boostés par le meeting de Limoges, des syndicalistes et des associations locales de défense de l'environnement. Et l'inespéré s'est produit.

La fameuse convergence des luttes sociales et environnementales, vous savez... Celle qu'on écrit dans les textes et qu'on encense pour l'appeler, eh bien on l'a vécue, là à Turenne, dans ce micro village de Corrèze, en direct sous nos yeux, concrètement. Réunis dans la même salle, autour de la planification écologique du Front de Gauche, des militants de la défense de l'environnement et des syndicalistes, jadis opposés sur le maintien de l'industrie et de l'emploi dans une usine de batteries polluante, les uns se battant pour sa fermeture, les autres pour son maintien. Opposés sur la question de l'usage de substances toxiques dans la fabrique de traverses de chemin de fer. Des militants sincères, chacun de leur côté, qui se sont déchirés et combattus sans percevoir qu'ils partageaient les mêmes intérêts de classe... Car les travailleurs sont les premiers touchés par la toxicité des matières qu'ils manipulent, et les habitants sont les premiers à avoir besoin d'une industrie locale qui permet encore de vivre au pays. Alors quoi, on se met sur la gueule pour le plus grand bonheur des dominants ? Ou on discute ensemble de la reconversion écologique de l'industrie, comme on l'a fait le 27 mars à notre Forum ?

Ce soir là à Turenne, d'entendre cette jeune femme, agricultrice et militante écolo de la première heure, se lever et dire tout son malaise d'avoir été longtemps écartelée entre ses origines ouvrières et ses préoccupations environnementales, dire son bonheur de se retrouver là, enfin réconciliée, s'adressant aux camarades de la CGT présents qui témoignaient eux de l'importance d'interroger la finalité de la production et son impact environnemental... Je ne peux pas vous dire ce que ça m'a fait. Comme l'impression de pouvoir m'effacer à ce moment précis, d'avoir rempli, à mon niveau, mon rôle de passerelle.

Moi aussi, j'ai vécu ce déchirement. Militante de la décroissance et de l'écologie radicale, écolo et antinucléaire, ayant fait le choix de ne plus être minoritaire et de sortir de la logique pure et dure pour ouvrir les consciences de manière plus large, d'ouvrir le dialogue, d'écouter et prendre en compte les arguments d'en face, de sortir des anathèmes et des postures dogmatiques, ayant fait le choix d'aller là où je me sentais plus utile. Alors oui, et sans regrets, j'ai pris mes responsabilités en créant avec mes camarades le Parti de Gauche puis en prenant des responsabilités au Front de Gauche sur l'écologie. J'ai vécu le ballottement de celle qui se retrouve parfois prise entre deux feux, celui des anciens compagnons de route politique qui crient à la traîtrise, celui des nouveaux alliés qui vous regardent d'un mauvais œil, inquiets de se voir bousculés sur l'environnement et le productivisme, encore heurtés des oppositions et doxas qui trop longtemps ont empêché le dialogue.

Et pourtant... Diable, ça valait le coup. Trois années de débat et de travail sur le terrain, avec Greenpeace aussi bien qu'avec la CGT Mines Énergies, avec la FNE comme avec Negawatt, le RAC ou Sud Solidaires, avec les collectifs antipubs comme avec les associations locales, les travailleurs et les syndicats de l'industrie, commencent à payer. Les lignes bougent. Écologistes, socialistes et républicains ont trouvé une maison pour mener leur combat commun.

Il reste du chemin à parcourir, certes, mais cette fois on y est. Les coups n'auront pas été vains. La réunification de classe rouge et verte est en marche, elle dépasse ses initiateurs, et elle s'appelle Front de Gauche.

Voici ce qu'en a écrit Eric Coquerel à notre Bureau National du PG, je lui laisse avec plaisir le mot de la fin :

"Le débat a été riche et rare avec le responsable CGT cheminots de Brive et le responsable de l'Union Locale de Brive (et représentant de la CGT au Grenelle de l’environnement), la Présidente et l’ancien Président de Corrèze environnement, des agriculteurs... Et tous hier soir incroyablement ouverts au dialogue, cherchant des voies communes pour défendre l’emploi et l’environnement, parlant planification écolo comme s’ils étaient nés dedans... Il y a eu des témoignages plus qu’émouvants. Hier soir dans cette réunion de 40 personnes il y avait les mêmes raisons de croire au FDG que les 120 000 à la Bastille. Ce fut la conclusion de Corinne, et elle était ressentie par tous. Ah non, la conclusion de Corinne ce fut un couplet que lui rappela cette réunion : “Ohé partisans, ouvriers et paysans...”

Photos : Maxime Vivas, moi, et SERgE